La Grande Guerre et les Pugétois

1. Préparer la guerre

La dégradation des relations diplomatiques entre la France et L’Italie qui adhère à la Triple Alliance en 1882 aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, incite l’Etat-major français à protéger la frontière alpine. En 1881 et 1885, l’Italie entreprend d’importants travaux de fortification autour du col de Tende et renforce sa forteresse de Vinadio dans la Stura. Le général Seré de Rivières en charge de la défense de la frontière orientale dirige la construction d’ouvrages militaires destinés à protéger Nice et les voies de communications qui y convergent. Les vallées de la Tinée et de la Vésubie sont fermées par des forts cavernes. On construit le fort du Pic Charvet à la confluence de la Tinée et du Var pour assurer la protection de la ligne de chemin de fer Nice-Digne. Des dispositifs de mine sont placés dans les ouvrages d’arts. La destruction des souterrains du Pont Noir et du Pidanoux en amont d’Entrevaux garantit la place qui a été modernisée pour l’occasion.

Chasseurs Alpins en patrouille dans le Val d’Isère. Coll. Musée Dauphinois.

Chasseurs Alpins en patrouille dans le Val d’Isère. Coll. Musée Dauphinois.

Affiche de la Route des Grandes Alpes, R. Péan, vers 1911.

Tunnel de Bellet

Tunnel de Bellet

De Digne à Nice, le ministre de la Guerre impose d’aménager les gares en prévision de la circulation de 18 trains militaires dans chaque sens par 24 heures. A Puget-Théniers, une troisième voie est construite à cet effet. L’Etat-major français dote la frontière d’un réseau routier au plus près de la ligne de crête afin de relier ses forteresses et d’acheminer rapidement du matériel militaire lourd. La Compagnie P.L.M. s’engage à assurer les liaisons inter-vallées par des autocars qui, en cas de nécessité, pourront être réquisitionnés.

Construction de la route de Villars l’Abbas par les Chasseurs Alpins.
Coll. Musée de la Vallée.

Construction de la route de Villars l’Abbas par les Chasseurs Alpins. Coll. Musée de la Vallée.

2. Mobilisation générale

Le dimanche 2 août 1914, l'ordre de mobilisation est affiché. Le garde-champêtre, au son de son cornet ou aux roulements de son tambour l'annonce gravement. Le rapide retour de l’ensemble des régiments en manoeuvre dans les Alpes à partir du 28 juillet, avait mis la puce à l’oreille. Munis de leur feuille rose, les mobilisés se rendent à la gare de Puget-Théniers bondée. Ils craignent pour leurs proches une invasion italienne. Le 23e bataillon de Chasseurs Alpins de Grasse, où sont affectés Thomas François BUFFE, Paul LIONS, Jules Marius RAYBAUD a rejoint Touët et la Vésubie pour faire face. Fort heureusement, la confrontation n’aura pas lieu. Le 3 août1914, l'Italie déclare qu’elle ne prendrait pas part au con􀃸it. De fait, le bataillon embarque le 12 août à Nice.

47e BCA. Jean-Marie Muraire.

47e BCA. Jean-Marie Muraire (debout en haut à gauche).

Le recrutement dans les régiments d’infanterie est également régional. (Rosé Augustin AUTRAN, Benoit GASTAUD)… Dans le 163e RI de Nice, on compte : Charles Joseph AUTRAN, Népomucène Victor AUTRAN, François BARET, Marc DOGLIANI, Philibert HENRIC, Charles Joseph MEDAR. Dans le 111e RI d’Antibes ce sont : Fotuné Joseph AGEN, Louis Rosé HENRIC, François Thomas LAUGERY, Louis LAUGERY, Pierre LAUGIER, Jean Marius MEDAR, Louis MIQUELIS, François ROUBIN. Dans le 112e RI de Toulon : Eugène Martin BARET, Charles Marius François BLANC, François GINESY, François Marius HENRIC, Auguste Clément LAUGIER, Marius MEIFFRET. Dix mille trains seront utilisés pour la mobilisation et cinq mille pour la concentration. Les plus chanceux trouvent des compartiments de 3e ou de 2e classe, les autres sont entassés dans des wagons de marchadises. Joseph GEAY au 112e RI raconte : Nous sommes tous logés dans des wagons à marchandises et serrés comme des sardines. […] On quitte Marseille comme on a quitté Toulon en criant à Berlin ! à Berlin ! Puis nous voilà en route vers l’inconnu. On échange des mots, on chante, mais toujours on pense à ceux que l’on a laissés là-bas

Gardes voies, Poste d’Annot. Coll. Muraire

Gardes voies, Poste d’Annot. Coll. Muraire.

Eugène Richerme. Carte du combattant

Eugène Richerme. Carte du combattant.

Emile Passeron

Emile Passeron.

Charles Limonore

Charles Limonores, 9e Hussard.

Nombreux sont les Pugétois à avoir été appelés, engagés ou mobilisés dans des Bataillons de Chasseurs Alpins du 6e de Nice (Alphonse Joseph RIBUOT, Gaston PEBRE, Joseph RICHERME), 7e de Draguignan (Jules SIGAUD, Robert MORIEZ) et 47e de réserve (Jean-Marie MURAIRE, José Joseph PEYRON, Rosé ROSIE), 9e d’Antibes (Charles Marius HENRIC) 23e de Grasse, 24e de Villefranche (Jean-Baptiste François SEVERIN), 27e de Menton (Charles Joseph AUTRAN, Charles-Marius MEIFFRET). 2e Régiment d’Artillerie de Montagne (Rosé Augustin AUTRAN, Benoit GASTAUD)…

Désiré Passeron

Désiré Passeron, 3e rangée, 2e en partant de la gauche.

Des réservistes seront affectés au 114e Régiment territorial d’Infanterie (Jean Pierre AUTHIER, Angelin GARCIN) ou au cours de leur service aux escadrons des trains et des équipages en charge du transport et du ravitaillement des troupes sur le front (Philibert HENRIC, Louis LAUGERY, Eugène François RICHERME, Emile PASSERON). Les plus âgés des classes 1887 à 1889 seront affectés à la garde des voies et des communications (ponts, voies ferrées, routes stratégiques) pour lesquelles on craint des sabotages. Le 2 janvier 1915, les hommes âgés de 47 à 48 ans seront libérés et retourneront dans leurs foyers. D’autres comme Marius Paulin ROUBIN, Antoine Joseph THOMEL seront détachés à l’usine Brouchier, probablement pour fabriquer des caisses de munitions comme Fortuné Joseph AGEN, Louis MIQUELIS à l’usine Miquelis Frères. Paul BOYER est quant à lui maintenu en sursis pour diriger l’usine de pâtes.

3. Sur le front

Le 7 août les premiers régiments méridionaux débarquent à la frontière de la Lorraine annexée. Ils composent le XVe corps, rattaché à la IIe armée de Lorraine, sous le commandement du général Castelnau. Pendant plusieurs jours le XVe corps s’enfonce en territoire ennemi en direction de Morhange et de Dieuze. Le général Castenau craint, sans artillerie lourde, de graves difficultés alors que Joffre trouve que l’armée avance lentement et que le général Berthelot s’emporte vous n’avez rien devant vous lui dit-il. Les fougueux généraux croient que les Allemands n’ont laissé qu’un rideau de troupes en Lorraine tandis que le gros de leur armée est en train d’envahir la Belgique. Joffre est tellement sûr de lui qu’il retire les IXe corps et XVIIIe corps, ne laissant que le XXe à l’aile gauche, le XVIe à l’aile droite et le XVe corps au centre. Une première défaite sous le feu croisé de l’artillerie Allemande devant Lagarde, entraîne des tensions entre les officiers du XVe et du XXe qui se rejettent la responsabilité de l’échec. Le 14 août, les hommes du 163e Régiment d’infanterie enlèvent Montcourt sous un feu nourri de pièces de 105. Ceux d’Antibes du 111e RI et de Toulon du 112e RI plient sous les obus explosifs : en une heure mille hommes sont hors de combat et les deux régiments perdent plus de 100 hommes chacun. Le champ de blé dans lequel les soldats progressaient est incendié par les Allemands. Des fantassins ennemis, nul n’en vit ce jour du 14, pas plus que d’artilleurs. D’où partaient toutes ces balles qui fauchaient nos rangs ? Où étaient enfouies ces batteries dont les obus creusaient des entonnoirs de 8 m de largeur et réduisaient en bouillie les malheureux qu’ils atteignaient ? Rien, on ne voyait rien ! Astruc, Historique du 163e RI.

Défendons

Soldat

Officiers du 114e RI embrassant la Lorraine, Scott, 8 août 1914.

Les bataillons de Chasseurs Alpins n’arrivent que le 13 août. Ils sont engagés à partir du 19 août. Le bataillon du 23e débouche à Dieuze, le 19, à 5 heures du matin, précédé par le 6e bataillon. Une courte résistance ennemie se produit à Vergaville. Le 23e appuie l’attaque du 6e en contournant le village par le sud-est. La résistance brisée, la progression continue au nord du village, dans une région peu accidentée, nue, dominée par les hauteurs de Bensdorf où sont les observatoires et les abris de l’artillerie lourde ennemie.[...]. Pris sous des feux violents d'artillerie sur un terrain repéré d'avance et parsemé de marécages, les alpins, encadrés par des officiers superbes, tiennent sur place avec le calme des vieilles troupes. Historique du 23e BCA. Durant ces deux journées de bataille, plus de 10 000 soldats méridionaux sont tombés au champ d’honneur. Les Pugétois se sont engagés dans le combat sans réserve. Marius ASTIER, Louis Rosé HENRIC et Jean Marius MEDAR sont capturés. Jean-Baptiste GOUJON, Jules Marius RAYBAUD et François Paul ROUBIN meurent pour la France.

Fantassins

Fantassins du 38e RI en Lorraine, L’Album de la Guerre 914-1919. L’Illustration, août 1914.

Plan offensive

A gauche, Ludovic Castiglia affecté au 163ème Régiment d'Infanterie. A droite, Le livret militaire de Castiglia percé d'une balle. La croix qui se trouvait derrière le livret a stoppé la balle en lui sauvant la vie.

Les enfants de Puget-Théniers morts pour la patrie. L'éclaireur de Nice du 28 novembre 1917.

4. Vie de tranchée

Après cette première période de la guerre en mouvement qui s’achève avec la bataille de la Marne, les armées cherchèrent à se retrancher en prévision de l’hiver. Le récit du sous-lieutenant de réserve Astruc, du 163e RI de Nice est assez évocateur : Voici la pluie, d’abord pluie d’octobre et de novembre, pluie presque continuelle qui nous oblige à vivre dans l’eau et la boue jusqu’à mi-jambes, parfois jusqu’à mi-cuisses. Puis c’est la neige, le froid : période des pieds gelés, période où l’on vit sans feu à des températures qui auraient été meurtrières en temps de paix. C’est la vie des «cagnas» dans les boyaux, cagnas pourries par l’humidité contenant une paille vieille d’un siècle, semble-t-il, et pleine de vermine. Les «totos» ont tenu dans la guerre plus de place qu’on ne pensait. Quant aux rats ! on n’en a jamais tant vus ! des rats énormes qui s’avancent en groupes serrés le soir pour grignoter le biscuit dans la musette du poilu ; des rats qui passent sur le corps, sur le visage pendant le sommeil ou plutôt l’assoupissement (car on ne dort jamais que d’un oeil aux tranchées) et qui font sursauter de dégoût ; des rats par centaines, par milliers presque. On aurait dit qu’ils étaient créés pour empêcher le poilu de se reposer. La guerre de tranchée n’est pas seulement une guerre contre les rats et la vermine ! C’est aussi la guerre de sapes et de mines, celle où l’on entend pendant la nuit des coups de pioche dans le sol, celle où l’on se dit toujours : Est-ce pour aujourd’hui ou pour demain ?

Tableau

Poilus dans les tranchées en 1916, par Jean Droit.

Coloniaux

Nos coloniaux du Maroc dans les fossés du fort de Douamont, L’Album de la Guerre 1914-1919, L’Illustration.

Dans les bois de Roucy, L’Album de la Guerre 1914-1919, L’Illustration.

C’est la guerre aux machines infernales, aux charges souterraines d’explosifs qui vous font sauter un beau soir en transformant le sol en vastes entonnoirs. C’est la guerre aux grenades, aux bombes, aux terrifiantes mines ! Ce sera dans quelques mois la guerre des gaz asphyxiants et des liquides enflammés. Malgré tout, on passe de bons moments aux tranchées. Par temps calme on se distrait au moyen de jeux les plus divers. C’est le petit train-train d’une vie de bohême avec ses mille jo joyeux incidents. Mais à la moindre alerte, on se trouve prêt. On se rend compte de la grandeur du devoir qui nous incombe. On sait que la tranchée c’est la ligne que l’ennemi ne doit pas franchir, c’est la ligne qui permet à tous ceux qui sont derrière, à toute la France, d’être en sécurité. Et, la nuit comme le jour, l’oeil figé dans son créneau, la sentinelle est toujours aux aguets. Qu’il pleuve ou vente, qu’il canonne ou mitraille, le poilu reste à son poste jusqu’à ce qu’il soit tué sur place et qu’il soit remplacé par un camarade. Pendant cet hiver on s’organise fortement. Le poilu prend la garde, mais il place aussi du fil de fer dans ses moments de loisir ; il creuse des tranchées, des boyaux ; il construit des cagnas. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même surtout dans cette circonstance. Il ne se passe guère un jour sans patrouille, reconnaissance ou coup de main de part et d’autre. Le bombardement est à peu près quotidien.

Totos

Gamelle militaire

Gamelles militaires

boite banania

Boîtes "Banania"

Artisanat de guerre briquets

Artisanat de tranchée : à gauches, briquets ; à droite, sauterelle

necessaire de couture

A gauche, Nécessaire de couture ; A droite, Chaussettes de poilu

A gauche, Jeu de dominos ; A droite, Boîte de cirage "Paulin"

5. Prisonniers de guerre

Dès le début de la guerre, les autorités allemandes se retrouvent confrontées à un afflux inattendu de prisonniers. En septembre, 125 050 soldats français et 94 000 russes sont captifs. Marius ASTIER, Louis Rosé HENRIC et Jean Marius MEDAR sont capturés à Dieuze le 20 août 1914. Le premier est interné à Landsberg au sud ouest de Munich. Les deux autres sont prisonniers au camp de Hammelburg dans le Land de Bavière . Charles Lewine, interné dans ce camp relate le 24 mai 1916, que les paillasses, dans ce camp, n'étaient changées que tous les cinq à six mois, elles grouillaient de vermines. La nourriture était bonne au début, mais devint plus tard, mauvaise et insuffiffisante. On trouvait dans le pain de la sciure de bois et de la paille hâchée. Il y a eu dans ce camp, une petite épidémie de variole.

Remise de colis

Remise de colis au camp de Cassel.

Charles Marius HENRIC fait prisonnier à Hartmannswillerkopf le 8 janvier 1916 est interné à Mannheim. Gaston Roussel qui y a vécu à la même période raconte que le camp manquait de bancs et de sièges, ce qui obligeait les prisonniers à rester debout, car on leur défendait de s'asseoir sur leurs sacs de couchage. A Hammelburg en 1916, le caporal Jean Marius HENRIC côtoie 5 956 prisonniers dont 1 195 français à l'intérieur du camp et 4 297 répartis dans des kommandos de travail. Le camp dispose d'un théâtre, mais dès le 20 août, les représentations théâtrales seront interdites ! Le plaisir fut de courte durée, seuls furent encore autorisés les concerts. Les accords de Berne conclus fin 1917 et un second accord signé fin avril 1918 améliorent la vie quotidienne des prisonniers de guerre, mais la grippe provoque de nombreux décès. Fort heureusement, les prisonniers Pugétois rapatriés entre décembre 1918 et janvier 1919, y échappent.

Camp Langensalza

Camp de Langensalza en Saxe. L’Album de la Guerre 1914-1919, L’Illustration.

Arrivée des prisonniers

L‘arrivée des prisonniers français à la gare de Willhemshöe près de Cassel en Juin 1916

A gauche, Lettre d'Alexandre Baréty à Augustine ; A droite, coupe papier

A gauche, Porte plume ; A droite, Boîte plumes Serjent Major

A gauche, Plaque d'identité et mèche de cheveux ; A droite, Carte postale à thème amoureux

Auguste Clément LAUGIER capturé le 8 septembre est interné à Darmstadt. Les conditions de détention sont difficiles et marquées par le provisoire et l’absence d’infrastructures. Louis Guinet raconte que la nourriture était insuffisante et de mauvaise qualité. La faim non apaisée, l'inanition et la misère psychologique qui en résultent ont provoqué un développement inouï de la tuberculose et une mortalité effrayante. Rosé ROSIE en captivité du 31/01/1915 au 01/02/1919 à Schneidemühl (près Poznań en Pologne) est encore atteint de reliquats de bronchite et de typhus à sa libération.

onvalescentrs

Camp de Langensalza en Saxe. L’Album de la Guerre 1914-1919, L’Illustration.

Camp de Szczuezyn

Camp de Sczcuezyn en Lithuanie. L’Album de la Guerre 1914-1919, L’Illustration

Insignes de soutiens

Contributions et remerciements

  • Mairie de Puget-Théniers
  • Association pour la protection du patrimoine entrevalais
  • Bureau d'information touristique d'Entrevaux
  • Groupe d'Etudes des Chemins de fer en Provence
  • Médiathèque de Puget-Théniers
  • Musée du Moyen Verdon
  • Les collectionneurs pour leurs prêts.