Les sobriquets


© Jean Toche

Les sobriquets des habitants du Val d’Entraunes et patronymes nissarts

Le Trophée de la Turbie nous offre la liste des principales tribus plus ou moins celtisées de notre haut pays parmi lesquelles Les Ectini qui auraient occupé la Tinée et /ou l’Ubayette, les Nementuri la haute vallée du Var, les Eguituri la moyenne vallée du Var, les Vesubianii pour la Vésubie, les Veamini dans le Bachelard ... Les auteurs de l’antiquité employaient souvent pour nommer ces tribus ligures des Alpes provençales la désignation collective de Capilatti, les Ligures "intonsi" et "inculti", les Ligures Capillati, traduisant ainsi par ces termes une forme de répulsion de la part des Grecs ou des Romains pour qui l'aspect physique de ces hommes ne reflétait pas vraiment leur idéal du corps. La tradition du sobriquet n'est donc nouvelle. Ce fait linguistique, véritable phénomène socio-culturel très vivant dans le haut-pays niçois a fait l’objet d’une première étude de Pierre Isnard publiée en 1928 dans l’Armanac Niçart (Voir l'Armanac Nissart de 1928) «Li nomenaja dais pahis nissart» ou sobriquets des populations du Comté de Nice. Cette onomastique mériterait bien sûr d’être approfondie et systématisée à l’ensemble de notre petit territoire. Cependant ce premier recensement nous permet de constater combien l’utilisation des sobriquets constituait une pratique sociale dynamique et féconde et était une marque d’appartenance et d’intégration à une communauté, le Val d’Entraunes, dont les membres étaient bien plus soudés, bien plus solidaires que ce que nous connaissons aujourd’hui. Les habitants des villages du Val d’Entraunes et voisins ont d’abord leurs noms nissarts. Estenc : les Estenchouns / Entraunes : les Entraounenc / Saint Martin d’Entraunes : les saintmartinenc / Enaux : Lei nénouenancs / Villeneuve d’Entraunes : les Villanovenc / Sussis : les Sussinenc ou lei Sussillians/ Châteauneuf d’Entraunes : les Castelnovenc / Les Tourrès : les Tourrenc ou lous Tourrians / Barels : Les Barelenc / Péone : les Peonenc / Sauze: les Sauzerenc / Bouchanières : les Bouchaneirenc / Saint-Brès : les San Brian et Guillaumes les Gülaumenc. (terminaisons c ou ch)
Puis la tradition leur attribue parfois un sobriquet. Ce « nom complémentaire » n’est pas toujours attribué exclusivement à la même communauté. Lü Fuols de Sauze n’ont rien à envier aux Fuols de Roure , lü Cat de Villeneuve d’Entraunes aux chats d’Ilonse, lü limassiés de Gilette avec les limassiés d’Entraunes et lü ciambairon de Pierlas avec les chambeirouniers des Tourrès

1. Guillaumes

« Lü Güs ou lü Glôrios, les gueux ou les vaniteux, voilà certes des nomenaja peu flatteuses et qui se passent de commentaires. A moins que, ce que je ne pense pas, Glôrios signifie ici « qui s’est acquis beaucoup de gloire » (1) Paul Canestrier dans la France Rustique (2) précise : « on prétend que sur une pierre du clocher de Guillaumes sont gravés quatre G signifiant Guillaumois, Gourmands, Glorieux, Gueux. Guillaumes, la provençale a longtemps eu une attitude quelque peu dominatrice sur les villages savoyards environnants d’où les railleries qui se multiplièrent dès 1760, date du démantèlement de la citadelle, où Guillaumes perdit de sa superbe. (voir infra. Paul Canestrier : une vieille satire)

2. Barels

« les avocats » réputés plus intelligents que les sorciers de Bouchanières capables d’utiliser des moyens peu orthodoxes pour arriver à leurs fins (3) . Mais on peut aussi comprendre le terme comme « beau parleur »

3. Bouchanières

« les sorciers », sans doute à cause d’occultes machinations ou d’obscures tractations sur les limites de territoires.

4. Les Tourrès

On se moquait gentiment des habitants des Tourrès en les gratifiant eux aussi d’un étrange surnom : “ les chambeirouniers ” parce qu’ils portaient l’hiver pour se déplacer dans la neige de grossières raquettes en osier, retenues aux jambes par des guêtres en toile. C’est muni de ces mêmes raquettes que ces “ fourastiés ” (habitants de hameaux isolés) descendaient, déguisés pour le Carnaval, jusqu’au café de Châteauneuf, pour y célébrer la fin de l’hiver.(4)

5. Sauze

lü Fuol (les fous) Canestrier dit « les simples ». Ce terme que l’on retrouve dans plusieurs villages du comté peut recouvrir plusieurs sens comme joyeux lurons, habitués de la ripaille et de la gaudriole

6. Péone

lü Catalan (les Catalans) « Une colonie d’Espagnols a dû, sinon fonder, tout au moins habiter la région depuis des temps très reculés. Le nom n’a évidemment aucun rapport avec celui de cette région de la Grèce soumise par Philippe et Alexandre qu’on nomme la Péonie. Il viendrait du nom espagnol « péon » qui veut dire piéton c’est à dire où il n’existe pas de route. Les noms patronymiques de la plupart des habitants de Péone sont d’ailleurs espagnols ou d’origine espagnole. Enfin les Peonenche ont conservé des traits du caractère catalan. Ils sont à la fois affables, vifs, âpres, rudes, fiers et indépendants... »
Cette étymologie sera largement démentie plus tard par Canestrier (5) Le village de Péone dit-on aurait été fondé au XIII ème siècle par une colonie d’ouvriers catalans qui avaient été emmenés pour construire la ville de Barcelonnette. L’occupation espagnole de 1743 à 1749 aurait conforté cette marque originelle. De plus, nous dit Rossi, (6) le port du béret basque, de la veste où une seule manche est enfilée propre aux gens de Péone, seraient typique des Catalans ! Canestrier cependant affirme aussi: « un acte de délimitation de Guillaumes et Péone en 1271 (original sur rouleau de parchemin et copie du XVIIè siècle aux archives de Péone) nous renseignerait sur des usages péoniens remontant au moins à 1200 et dénoncerait de fait la légende de la fondation du village vers 1240 par une colonies d’ouvriers catalans revenant de travailler à la construction de la ville de Barcelonnette » de plus précise-t-il « il est possible que des familles de la colonie catalane de Barcelonnette, fondée en 1231 par Raymond Bérenger, aient été autorisées à se fixer dans le village, existant alors, de Péone. Vers la même époque, des Cathares de Catalogne, fuyant l’inquisition pour se réfugier en Lombardie, restèrent à Péone et y accueillirent des Vaudois. Les autochtones les traitaient de « fattuchieri », sorciers [archives communales de Péone, charte de 1449]. »

La prétendue affinité du patois péonien avec le catalan a aussi été rejetée comme fantaisiste par les philologues ; ce parler est simplement provençal (7)

7. Entraunes
© Jean Toche

les limassiés mais aussi gangaoulas Selon Louis Cappatti (8) la tradition veut que le surnom des Entraunencs soit aussi vieux que la fondation de leur ville due à une équipe d’ouvriers espagnols, parmi lesquels se trouvait un prêtre qui avait fui son pays à la suite des tracasseries de ses supérieurs. Entraunes fondé, notre homme en fut le curé et y devint plus que centenaire. A un tel âge, il ne pouvait qu’être très inquiet. Les vieilles femmes du pays avaient pris l’habitude de venir jacasser le soir sur une placette, sous ses fenêtres. Une fois agacé de ne pouvoir s’endormir, le bon curé se leva, admonesta les péroreuses et leur jeta en conclusion : « _Ana vos coucha, vieillos gangaoulas »

Ce surnom resta attaché aux gens d’Entraunes, qu’on appelle aussi lei limassiés mais pas exclusivement... N’oublions pas que les escargots gris abondent dans la région. Préparés avec beaucoup de soins suivant une recette locale, ils constituent le plat de la fête patronale de plusieurs localités dont les habitants sont gratifiés, pour ce motif, du sobriquet collectif de Limassiés.
Peut-on faire le rapprochement avec la fête des limaces (10) ? La Proucession daÏ Limassa, cette très ancienne expression de la piété lors de la Fête-Dieu dans le comté de Nice où l’on avait coutume d’illuminer rues et ruelles formant le parcours de la procession avec des coquilles d’escargot pourvues d’une mèche et remplies d’huile d’olive. Selon Canestrier(11) dans les paroisses rurales du Comté de Nice annexées en 1860, on continue, comme sous l’ancien régime à célébrer solennellement la Fête-Dieu, le jeudi qui suit le dimanche de la Trinité et à faire ce jour là après la grand-messe la grande procession du Saint-sacrement dans les rues puis le jeudi suivant, au terme de l’octave, on fait la procession nocturne aux lumières, la même foule accompagnant le dais du Saint Sacrement dans les mêmes rues. Canestrier précise que dans le dialecte du Comté, on appelle la Fête-Dieu, la festa de Diou ou bien lou corpus Domini et le jeudi de l’Octave l’outava ou La lumenaïa daÏ limassa (12) . En 1562, les Consuls de la ville de Guillaumes prenaient au compte de la commune la dépense pour balayer la place où passait la procession et pour tirer les mortiers, per escoubar la plasso la vigilo de la festo de Dieu per tirar los mascles la festo de Dieu . A Sauze, au XVIème siècle, la municipalité offrait par tradition à la Feste Dieu, à toute la population et aux gens venus des environs un past commun avec soupe aux lentilles, rôti de mouton, pain et vin (plus de 4 hectolitres de vin). (13) Même si cette tradition semble un peu délaissée à son époque, Canestrier signale dans une note additive concernant le déroulement de la coutume en 1953 : « on a repris la coutume de l’illumination aux limaces à Gilette, dans la vallée de l’Estéron ; à Guillaumes dans la haute vallée du Var... ». Pas étonnant que les habitants de Gilette, les giletan aient comme sobriquet « mangia limassa »

8. Saint-Martin d'Entraunes

Lous (lei) tavans (les hannetons, les potiniers) Les hannetons et non les mouches comme on aurait pu le croire. Les nouvelles vraies ou fausses font vite le tour de la ville et grossissent à vue d’œil, comme la boule que prépare et roule le hanneton...

9. Villeneuve d'Entraunes
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Lous cats (prononcer tchats, le c se prononçant ainsi dans la vallée du haut-Var, lou tchamin et non lou camin.) les chats. « Les méchantes langues prétendent que les Villeneuvois seraient assez disposés à griffer...au moral... lorsqu’on marche sur leurs pieds. Ce n’est qu’une légende qui a pu prendre corps à l’occasion de vieilles élections au conseil communal et de quelques retentissants procès »

10. Châteauneuf d'Entraunes
© Jean Toche

lous issirouas ou esquirouots de Casternou


La légende (14) dit qu’ à une époque très reculée un seigneur de Chateauneuf d’Entraunes, avait une fille d’une étourdissante splendeur. Le père jaloux la tenait enfermée dans son château au plus haut point du village, sur une placette où se dressait un gigantesque ormeau. Une branche de l’arbre séculaire atteignait la fenêtre de la belle. Un jeune amoureux audacieux parvint à s’approcher, le soir, et la décida à le rejoindre sur son perchoir. Chaque nuit, les tourtereaux se retrouvaient dans la même posture et nul ne révéla jamais leur intrigue au père ombrageux... » « La nuech passaou, aven vist lous issirouas gambada sur l’ourma » disaient-ils entre eux. De là, le surnom d’Issirouas ou écureuils que porte encore les Castelnouvenc.

11. Estenc

les "gendolies"

Le plus haut village du val d’Entraunes, Estenc, au pied du col de la Cayolle. Chaque col, avec son atmosphère particulière, recèle des légendes colorées: ici, les "gendolies" ("gens de mauvaise réputation") rançonnaient autrefois les malheureux égarés et c'est ainsi que, dit-on, les habitants d'Estenc furent affublés de ce sobriquet peu flatteur.

Concluons ce florilège, avec Paul Canestrier qui nous fait d’abord le portrait(15) d’un célèbre rimaïre de Tourettes-Levens Barba Françes, dit La Vigna qui lors des fêtes faisait des bouts rimés en dialecte local, contait inlassablement les historiettes populaires de la région et chantait son plus grand succès, l’épître, sorte de synthèse des sobriquets de tout le Comté de Nice. Voici le texte intégral de l’épître des sobriquets de Barba Francès VOIR
Puis cette satire à l'encontre des Guillaumois (habitants de Guillaumes) jugés trop fiers et orgueilleux avec leur "air français". L'auteur, anonyme, a volontairement utilisé le gavot pour mieux ridiculiser ces Guillaumois qui parlaient "lou francès pounchu comé dé parisiens". Canestrier, Paul Une vieille satire (16) VOIR
Cependant, ne pensez pas que ces sobriquets soient tombés en désuétude. Ils sont toujours vivaces et bien ancrés dans la culture locale. On peut les voir resurgir à chaque fête patronale (17) à chaque animation sportive (18) ou en illustration des ancestrales querelles picrocholines comme dans « le carnaval des animaux » , éditorial fort savoureux de Jean Toche rédacteur en chef du Lanternin (19)

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